Kessel

« Chez Enketo, chacun sa niche et ses névroses »

Hello, ici Natacha Marbot et Dorian Mao, journalistes membres d’Enketo. En toute logique, on s’y est mis à deux pour vous expliquer à quel point faire collectif est important quand on est pigistes. Surtout quand on fait de l’enquête sur des sujets aussi complexes que les pollutions industrielles.

Natacha : J’ai toujours été convaincue par l’idée du collectif. Au travail, dans la vie personnelle, associative et même politique. Mais je n’ai jamais autant apprécié être entourée que depuis mon entrée dans le monde du journalisme à la pige, en 2024. C’est un métier merveilleux, mais il peut être aussi très solitaire. L’enquête, particulièrement, isole. Les rédactions, par le biais des rédacteur·ices en chef, sont souvent là pour épauler. Mais le gros du travail s’effectue seule, ou avec ses sources. 

Pour moi, ce sont souvent des moments où je tombe dans un vortex de compilations de documents, d’articles et de thèses à lire ou d’interviews avec des chercheurs. D’entretiens parfois difficiles avec des personnes rencontrées sur le terrain, qu’il faut, en quelques petites heures, convaincre de nous raconter une partie de leur vie. Ce sont souvent des récits forts, intimes, qui continuent à vivre dans nos têtes une fois l’enregistreur coupé. Et de tout ça, on a envie de parler. 

Les pipelettes d’Enketo 🙄

Été 2025. Pour le magazine Fracas, je me retrousse les manches. Je cherche à décortiquer le discours de l’agro-industrie sur l’agriculture régénératrice. Je me sens seule. Je zone de tableaux Excel en flyers de communication, d’interviews d’agronomes en articles scientifiques. J’en rêve la nuit. Je coince des amies dans des tunnels de conversations opaques et interminables. « Non mais vous ne trouvez pas ça fou ?! » Après des mois décousus de travail, je n’ai qu’une conclusion : il faut que je partage mes obsessions avec d’autres journalistes. Ça tombe bien, chez Enketo, chacun sa niche et ses névroses.

Natacha dans son élément, lors de notre séminaire 2026 à Rennes. Photo : Rémi-Kenzo PagèsNatacha dans son élément, lors de notre séminaire 2026 à Rennes. Photo : Rémi-Kenzo Pagès

Entre nous, on se dit souvent : « chez Enketo on est vraiment des pipelettes ». C’est vrai, et ce n’est pas un hasard. On a besoin de partager, de faire du jus de cerveau ensemble, de tester des idées sur les autres, parfois de se planter et de manquer de flair. Mais aussi de faire naître des projets d’enquête à quatre mains, de puiser dans le collectif la motivation de se lancer sur des sujets nouveaux, avec l’humilité de devoir sans cesse se former sur de nouveaux aspects de l’écologie. 

Et parfois, quand les choses vont un peu moins bien, on a aussi besoin du collectif juste pour maintenir la tête hors de l’eau. N’est-ce pas, Dorian ? 

Dorian : Effectivement… Quand on est pigiste, pour espérer survivre, il faut avoir de bonnes relations avec plusieurs médias. Sans ça, pas d’équilibre de notre modèle économique. J’y parvenais à peu près, jusqu’à ce que je perde cette année mon employeur principal. Un licenciement économique suite au placement en redressement judiciaire de l’entreprise. C’est le média avec lequel j’ai commencé à travailler, qui m’a fait confiance pour réaliser mes premières piges quelques mois seulement après ma sortie d’école de journalisme.

J’écrivais sur l’actualité économique des entreprises en Alsace, en parallèle de mes enquêtes pour des médias indépendants comme Rue89 Strasbourg et Vert. Pendant toute l’année 2025, cet employeur m’a permis de payer mon loyer et mes charges, un minimum loin d’être simple à atteindre pour de nombreux pigistes en réalité. Avec cet employeur principal, je suis passé de quatre articles vendus par mois en moyenne sur 2025 à quatre articles vendus tout court en 2026. Mes revenus sur les huit premiers mois de l’année ont été divisés par dix. 

Retrouver un peu d’oxygène ensemble ❤️‍🩹

En l’espace de quelques mois, le précaire équilibre que j’avais construit s’est effondré. Trouver un employeur qui peut assurer un tel niveau de pige, ça ne court pas les rues dans un secteur de la presse en crise. J’ai tenté de combler ce vide avec des interventions d’éducation aux médias, en renforçant mes collaborations avec les autres journaux et surtout en augmentant la quantité d’heures de travail en tant qu’animateur périscolaire.

J’ai limité la casse au possible en début d’année. Mais en avril, j’étais complètement épuisé. Incapable de travailler, je décide alors de prendre une pause. J’en ai rapidement parlé avec des membres d’Enketo. Sans eux à ce moment-là, je ne serais sans doute plus journaliste aujourd’hui. Les conseils, encouragements et surtout l’écoute que j’ai pu recevoir m'ont permis de traverser cette période de turbulences, de voir le verre à moitié plein, et de persévérer dans cette situation si difficile. Cela n’a pas tout réglé, mais j’ai retrouvé, pour un temps, un peu d’oxygène.

Hugo (à gauche) et Dorian (à droite) lors de notre séminaire 2026 à Rennes. Photo : Rémi-Kenzo PagèsHugo (à gauche) et Dorian (à droite) lors de notre séminaire 2026 à Rennes. Photo : Rémi-Kenzo Pagès

Alors que les coups durs dans la vie de pigiste sont légion, être entouré par des confrères et consœurs qui ont vécu une situation similaire, prêt·es à prendre un peu de temps pour discuter, écouter, rassurer, c’est un soutien qui n’a pas d’équivalent dans notre profession ultra-concurrentielle.

Aujourd’hui, le ciel n’est toujours pas bleu. Des problèmes personnels sont venus s'ajouter à une situation déjà très instable. Je me suis engagé dans un parcours de réorientation professionnelle pour essayer de trouver un nouveau modèle économique tout en continuant les enquêtes sur mon temps libre. Mais ces derniers mois m’ont fait expérimenter dans ma chair la nécessité de s’entraider entre journalistes. 

C’est pour cela qu’Enketo est à un moment critique de son histoire. Pour que nous puissions continuer à enquêter et à révéler les affaires qui concernent votre environnement et votre santé, nous avons besoin de votre soutien financier. Nous avons lancé le 1er octobre notre première campagne de récolte de dons. L’objectif ? Nous donner les moyens d’enquêter sur plusieurs mois, plus sereinement. Car notre précarité profite à ceux qui polluent. D’avance, un grand merci !

Si on vous a transféré ce mail, merci de nous avoir lus. Vous pouvez rejoindre la communauté Enketo en vous abonnant ici à notre newsletter et diffuser ce mail partout autour de vous.

Natacha Marbot et Dorian Mao, journalistes d’Enketo

Sous la nappe - La newsletter d'Enketo

Par Enketo

Les derniers articles publiés

« J’ai fini par arrêter mes enquêtes sur les pollutions industrielles »

par Enketo   ⋅  06/10/2026 1 min

Bonjour à toutes et tous, moi c'est Nicolas Cossic, journaliste membre d'Enketo. En début d'année, j'ai révélé l’une des plus graves contaminations aux PFAS dans les Ardennes. Pourtant, cet été, j'ai mis en pause mes enquêtes sur ces sujets d'utilité publique. J'avais besoin de retrouver davantage de stabilité financière... Je vous explique.

Le 30 septembre, Enketo sera en feu !

par Enketo   ⋅  22/09/2026 3 min

On a un peu (trop) hâte de vous présenter le gros projet sur lequel on a travaillé cet été, entre deux canicules. On vous dévoilera tout ça à l'occasion d'une soirée le 30 septembre à l'Académie du climat (Paris 4ᵉ). En attendant, on vous briefe sur les dernières publications du collectif si vous les avez manquées.

Marre qu'ils polluent ? Aidez-nous à enquêter !

par Enketo   ⋅  01/10/2026 2 min

Depuis trois ans, notre collectif de journalistes mène l'enquête sur l'industrie, ses soutiens et ses responsabilités. Maintenant, nous avons besoin de passer à la vitesse supérieure avec vous. Dès aujourd'hui, et pour un mois, nous lançons notre première campagne de dons mensuels.

Fan de métal ? Cadmium en tournée dans toute la France

par Enketo   ⋅  24/06/2026 3 min

Bienvenue dans la toute première newsletter du collectif de journalistes Enketo ! 🥳 Promis, on ne va pas polluer tes mails (mais on ne te garantit pas l’absence de mauvais jeux de mots).